Le Quartier latin ou Aubervilliers, grand dilemme des universitaires parisiens. (Le Monde 11-03-13)

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Le Quartier latin ou Aubervilliers, grand dilemme des universitaires parisiens

Jusque-là, le projet n'avait qu'un nom : " Parcelle 521 ", du numéro de l'immeuble Icade à Aubervilliers dans lequel l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) devait déménager. Le transfert en Seine-Saint-Denis avait déclenché une véritable fronde du vénérable établissement en 2008.

Cinq ans plus, tard, le campus Condorcet - préfigurant le plus grand campus européen de recherche en sciences sociales - se concrétise. Lundi 11 mars, la ministre de l'enseignement supérieur, Geneviève Fioraso, doit signer l'achat du terrain et relancer le projet.

Ses concepteurs ne tarissent pas d'éloges sur ce campus du futur qui aligne des chiffres impressionnants : à l'horizon 2018, il s'étalera sur quelque 7,5 hectares, regroupera quatre universités - Paris-I, Paris-III, Paris-VIII et Paris-XIII -, trois écoles - l'EHESS, l'Ecole pratique des hautes études (EPHE) et l'Ecole nationale des chartes - et trois organismes de recherche - l'Institut national d'études démographiques (INED), des laboratoires du CNRS et la Fondation des sciences de l'homme. Il accueillera quelque 15 000 personnes sur deux sites : 3 000 étudiants de premier cycle à la porte de la Chapelle, 12 500 chercheurs et aspirants chercheurs à Aubervilliers.

Sur ce dernier campus sont également prévus le Grand Equipement documentaire, un centre de colloques, une maison des chercheurs pour les visiteurs de passage, un restaurant universitaire, des logements étudiants, un pôle médical, etc. " Nous allons offrir un poste de travail pour tout le monde et des bureaux pour les chercheurs ", assure Jean-Claude Waquet, président de l'établissement public. Pourtant, le projet n'emballe guère la communauté universitaire.

" Environnement pourri "

Son lancement avait provoqué une pétition, intitulée " Le cauchemar de Braudel ", où les plus grands noms des sciences sociales protestaient contre leur " exil " vers " une zone dépourvue de tous les équipements nécessaires au travail intellectuel ". Aujourd'hui, la révolte s'est calmée. Fini les blogs vengeurs illustrés de photos du no man's land où seraient " déportés " les chercheurs. Oubliés les tribunes assassines et les soutiens internationaux sollicités.

Armelle Andro, maître de conférences en démographie à Paris-I et chargée de mission sur le projet, n'en revient toujours pas de l'hostilité rencontrée à la Sorbonne voici deux ans : " J'ai été totalement démunie devant leurs arguments, surtout venant de chercheurs en sciences sociales ! Pour eux, la Sorbonne c'est LA référence, le summum de la réussite académique. J'avais beau leur expliquer que la référence, ce sont les cerveaux, où qu'ils soient localisés, j'étais inaudible. "

Mais pour nombre de ces chercheurs, quitter le Quartier latin ou ses extensions équivaut toujours à signer le déclassement de leurs disciplines. La rancoeur est encore palpable : " Le centre de Paris, c'est là que se trouve l'essentiel des établissements comme Sciences Po, la Bibliothèque nationale de France, la Sorbonne... c'est un ensemble cohérent où on se croise. Paris-VIII, à Saint-Denis, n'a jamais été un lieu de croisement, que je sache ", lâche Alain Blum, historien spécialiste de la période soviétique, un des ténors de la contestation qui craint pour " l'esprit " de l'EHESS.

" On a eu la même peur lorsque l'université de Vincennes a été déménagée à Saint-Denis : cette crainte de devenir une université de banlieue, se souvient justement Danièle Tartakowsky, présidente de l'université Paris-VIII (Vincennes - Saint-Denis).Mais je crois à la pratique : dans ce territoire qui bouge, le regard se transforme. "

Si les plus jeunes se projettent sans trop de mal dans des bureaux neufs, les plus anciens ont négocié pour rester dans la capitale. " Les appréhensions s'estompent avec la prise de conscience de l'exiguïté de nos locaux. Là-bas, nous aurons enfin des conditions de travail dignes des standards internationaux ", assure Philippe Boutry, président de Paris-I.

Chaque laboratoire à qui a été laissé la liberté de partir a eu sa stratégie : à Paris-I, par exemple, les sciences humaines, trop à l'étroit, ont fini par choisir le nouveau campus ; le département de sciences politiques, lui, a préféré rester, en arguant de ses liens avec les juristes qui demeurent intra-muros. " C'est vrai qu'il y a encore des réticences. Surtout pour aller à la porte de la Chapelle, car l'environnement est un peu pourri ", relate Bastien François, professeur de sciences politiques à la Sorbonne, qui jure qu'il est favorable au projet.

M. Waquet parie, lui, sur l'attrait du nouveau quartier, avec ses logements accessibles : " Plus nous aurons d'étudiants et de collègues logés dans le quartier, mieux nous aurons réussi le projet : participer à la transformation de ce territoire. "

Un élément semble avoir levé des doutes : le prolongement de la ligne 12 du métro. La station Front-populaire est au pied de la future université. Depuis quelques semaines, de nouveaux laboratoires de Paris-I et de l'EHESS ont demandé à emménager à Aubervilliers.

Sylvia Zappi

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